Pour un service citoyen égalitaire, inclusif et polyvalent

10 Déc, 2021

Le système de l’obligation de servir est sexiste, excluant, et déphasé. Il doit par conséquent être réformé, écrit Noémie Roten, co-présidente de ServiceCitoyen.ch

Le système de l’obligation de servir est par dénition sexiste car il repose sur une discrimination à raison du sexe. Les hommes doivent – les femmes peuvent. Et ce peu importe que le principe de non-discrimination inscrit dans la Constitution stipule que «l’homme et la femme sont égaux en droit». En 2010, le Tribunal fédéral justiait ce traitement inégal du fait que «les femmes, en moyenne, sont considérées comme moins aptes au service militaire que l’homme moyen en raison de diérences physiologiques et biologiques».

Aujourd’hui le recours d’un jeune bernois auprès de la Cour européenne des droits de l’homme remet cee conception originale de l’«égalité» en question. N’empêche que, pour l’instant, le modèle actuel – strictement masculin et militaire – nourrit des stéréotypes et une structure politique, qui nuisent gravement à l’égalité des chances entre femmes et hommes. Car il entretient une conception obsolète sur la répartition des rôles dans notre société: si la responsabilité des aaires publiques est du devoir des hommes, alors la responsabilité des aaires domestiques est… du devoir des femmes.

 

0,9% des effectifs de l’armée sont féminins. Le système de l’obligation de servir est excluant. Si on prend tous jeunes en âge d’être recrutés (hommes, femmes, étrangers résidants permanents), seul un tiers sera appelé à servir. L’exemption passant pour la règle et l’accomplissement du service pour l’exception, cela pose des problèmes évidents de discrimination sur le marché du travail en faveur de la minorité servante. Mais le système est également discriminant pour la majorité – explicitement ou implicitement – exclue du système, à raison de l’aptitude physique, psychique et/ou du sexe. Si les femmes peuvent certes servir dans l’armée sur base volontaire, les barrières à l’entrée sont si élevées que seuls 0,9% des eectifs de l’armée sont féminins. Comme le service civil n’est accessible qu’aux personnes déclarées aptes au service militaire, pour être admise au service civil, une femme doit, dans un premier temps, se porter volontaire au service militaire, puis apporter la preuve par l’acte qu’elle ne peut pas concilier le service militaire avec sa conscience – une approche quelque peu schizophrène qui explique pourquoi moins de 20 femmes sont aujourd’hui intégrées au service civil. Le système n’exclut d’ailleurs pas que les femmes, il exclut aussi toutes les personnes jugées doublement inaptes par un médecin militaire, même si ces dernières aimeraient parfois s’engager pour la collectivité dans la mesure de leurs capacités.

L’armée, la protection civile et le service civil sont par conséquent des espaces de sociabilisation et de pouvoir marqués et dominés par les hommes, «aptes». Ces derniers y développent un réseau privilégié, une expérience partageable avec d’autres générations d’hommes, un statut social ociellement reconnu ainsi qu’un certain nombre de compétences et de perspectives uniques. La présence très marginale des femmes et des personnes aeintes dans leur santé prive celles-ci de ces accès et privilèges, et cela les maintient à l’écart.

Lancement d’une initiativeLe système de l’obligation de servir est déphasé. Priorisant la défense armée sur tout le reste (même sur la lue contre les catastrophes), il n’est plus adapté aux dés sécuritaires, climatiques et démographiques auxquels notre société fait face aujourd’hui. Dans le système actuel, les institutions civiles sont atrophiées et ne peuvent déployer leur plein potentiel. Engagement militaire et engagement civil sont souvent montés l’un contre l’autre, ce qui crispe le système.

Le système de l’obligation de servir doit devenir plus égalitaire, plus inclusif, plus polyvalent. Une raison pour laquelle l’association que je copréside lance une initiative populaire fédérale pour l’introduction d’un service citoyen en Suisse. Avec le service citoyen, la Suisse passe d’une obligation de servir purement militaire et masculine à un service de milice pour toutes et tous au bénéce de la collectivité et de l’environnement – que ce soit dans l’armée, le service civil, la protection civile, la protection de l’environnement ou les pompiers volontaires. L’initiative veut une Suisse dans laquelle égalité, cohésion sociale et solidarité sont une évidence. Elle franchit une double étape historique: elle concrétise l’égalité entre les genres dans le service à la collectivité et reconnaît les formes d’engagement civil comme équivalentes au service militaire. L’initiative mise sur l’inclusion de toutes et tous, aussi de celles et ceux mis·es de côté et exclu·es par le système actuel. Elle nous prépare à aronter ensemble les dés qui nous aendent.

Noémie Roten, 32 ans, est co-présidente de l’association ServiceCitoyen.ch. Après avoir conduit des camions à l’armée pendant dix ans, elle ocie en tant que juge suppléante dans les tribunaux militaires. Pour Le Temps, elle évoque une réforme de l’obligation de servir qu’elle estime plus en phase avec les dés sociétaux actuels. Elle a invité deux auteur·es à faire part de leur perspective: Alain Miserez, 33 ans, capitaine, et conseiller municipal Le Centre à Genève et Marie-Claire Graf, 25 ans, militante pour la justice climatique.

Cette tribune a été publiée le 10 décembre 2021 dans la section opinion de le temps. Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.

Photo: VBS/DDPS, CC BY-NC-ND 3.0 CH

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